"You've been laying there so long that
You just about have forgotten how to live your life
Well, you can't find where you belong
No, you can't find where you fit in
Tear down all the walls that surround you
The walls that cloud your mind to reality
From what you see and what's really going on
Break away. "
J'ai l'impression de m'être assise un jour sur un banc, dans une station de métro quelquonque que je ne connaissais pas encore. Je me suis posée là avec un livre et un peu de musique, en me disant que j'avais bien "le temps" avant de monter dans un wagon, qu'il fallait que je prenne d'abord conscience de mon environnement et de toutes les destinations envisageables avant de me décider à emprunter l'une des lignes au programme.
Alors j'ai passé des heures, des jours et des semaines à déchiffrer les plans mis à ma disposition, à disséquer chaque trajectoire possible. J'ai regardé à quoi ressemblaient les gens qui empruntaient telle ou telle ligne, qui montaient dans tel ou tel wagon. Je ne pouvais décemment pas monter dans le même wagon que ces filles portant des jupes plus courtes que la participation de la France en coupe du monde, qui ricanaient bêtement à la moindre phrase prononcée par l'une ou de l'autre. Pas question non plus de me glisser dans le même wagon que ces hommes en costume trois-pièces. Attaché case à la main droite, un coup d'oeil sur la montre en argent, pendant fièrement au poignet gauche, le regard vide d'émotions.
Parfois aux heures de pointes, alors que dans des mouvements de foule totalement destructurés, chacun se glissait instinctivement dans la première rame qui passait, je me suis mise à envier tous ceux qui savaient où ils allaient ou qui tout simplement s'en moquaient.
J'aurais aimé moi aussi me lever, mue par une impulsion nette et précise, et me jeter dans le premier train sans réfléchir. Me dire que "peu importe la destination, c'était le voyage qui comptait" ou encore que "quand rien n'est prévu, tout est possible".
Mais un simple regard à la pile de prospectus à mes côtés sur le banc suffisait à réfréner mes ardeurs. "Et si j'empruntais cette ligne pour me rendre compte que finalement ce n'était pas du tout là que je désirais aller ?"
Alors plutôt que de me tromper, j'ai continué à réfléchir. A relire chaque itinéraire en long, en large et en travers...
Parfois aussi, il y a eu de ces moments un peu suspendus dans le temps ou je croisais dans la foule un regard familier. Pas de montre en argent, pas de mini-jupe, juste quelqu'un comme moi, là de l'autre côté de la station, assis sur un banc un peu similaire au mien, perdu dans une foule de prospectus.
Alors soudain, l'espoir, la sensation d'un vide qui se remplit, un écho à mes doutes. Et si décider à deux s'avérait plus facile ?
Bien souvent, le temps que je me décide à oser traverser la station, le temps d'emprunter ces escaliers trop longs et de courir jusqu'à ce banc inespéré, l'occupant avait déserté les lieux.
Alors je repartais en sens inverse, un peu découragée, retrouver mon banc, mes livres, ma musique, et mes plans du réseau. Devant cette toile d'arraignée alambiquée, mosaique de codes couleurs, de lettres et de numéros je me suis demandée qui avait eu l'idée d'inventer un parcours si compliqué. N'y aurait il pas eu moyen de proposer seulement deux lignes aux voyageurs ? "La bonne" et "La mauvaise".
Bien sur il y a eu quelques tentatives. Parfois, une inspiration soudaine et déraisonnée me poussait vers une rame en particulier...Etait ce la consonnance attirante du nom de la destination ? L'allure convaincante des gens qui l'empruntaient ? Ou tout simplement le besoin opressant de ne plus sentir les regards lourds de repproches des autres voyageurs qui ne supportaient plus ma présence sur ce banc à longueur de journées.
Alors j'ai emprunté quelques lignes tout de même, pour me donner bonne conscience, pour leur faire plaisir à eux. Le temps de 2 ou 3 arrêts généralement, pas plus. Le temps de me rendre compte qu'elles n'étaient pas les bonnes tout simplement. Alors je reprenais le métro en sens inverse, et je pouvais lire la désapprobation dans les yeux des habitués au moment ou les portes coulissantes s'ouvraient pour déverser un flot de voyageurs parmi lesquels je me trouvais.
Pendant quelques temps après ça, j'essayais de me faire discrète sur mon banc, de ne pas prendre trop de place dans le quotidien de la station...
Mais bien vite je sentais que ma présence redevenait difficilement supportable...
Récemment, un peu par hasard, j'ai eu la sensation inédite de tomber enfin sur la bonne ligne, sur le bon itinéraire de voyage. Peut être pas celui qui me mènera sur cette fameuse "bonne" voie imaginaire, mais plutôt celui qui me remet sur les rails, qui me fait quitter ce banc que je ne pouvais plus voir en peinture (blanche).
Comme à chaque fois il y a eu ce moment d'hésitation. Cette foule de questions, le regard inquiet à la pile de prospectus. Mais pour une fois j'ai décidé de les ignorer. De me moquer d'à quoi ressemblera ma destination. Je me suis rendu compte que si en cours de route je sens que la trajectoire dévie de mes rêves et de mes envies, je n'aurais qu'à descendre de la rame et trouver la bonne correspondance. Continuer à avancer, même par des voies alambiquées dans cette mosaique que je ne saurais jamais déchiffrer, plutôt que de repartir en sens inverse, de chercher à retrouver la sécurité de mon banc.
Alors je me suis levée, je me suis mêlée à un groupe de voyageurs en pleine heure de pointe, et au moment ou la sonnerie à retentit, que la rame s'est arrêtée devant nous et que les portes se sont ouvertes, j'ai juste fermé les yeux et je me suis laissé porter et pousser vers l'interieur par la file de ceux qui savent ce qu'ils font. Je me suis simplement laissée aller.
Par la fenêtre, avant de partir, j'ai jeté un dernier regard à ces habitués qui m'observaient l'air narquois, et s'attendaient j'en suis sure à me voir revenir d'ici la fin de la journée.
Intérieurement j'ai souri et je leur ai dit au revoir. Je me suis promis que quitte à emprunter des voies alambiquées, quitte à changer de ligne toutes les semaines, tous les mois ou tous les ans, je ne reviendrais plus jamais au point de départ.
Que je ne m'assierais plus jamais sur ce banc.