If we admit that human life can be ruled by reason, then all possibility of life is destroyed.
Alexander Supertramp - Into The Wild
* * *
Hier soir chez moi il y avait des invités.
Le premier barbecue de l'année.
Des amis, leurs enfants, un soleil déclinant...
Quelques brochettes multicolores et une ambiance fraiche et joyeuse.
Une vraie belle soirée de juin.
Je ne sais pas si c'est partout pareil...Mais dans ma famille, ce genre de soirées ont généralement un déroulement très similaire. Quels que soient les invités, quel que soit le jour ou ça se déroule, ou même l'année. Il y a ce je ne sais quoi qui ne change jamais vraiment...Une sorte de fil rouge, de ligne conductrice.
Comme lors de chaque soirée du genre,il y a eu ce "moment repas", cacophonique, désarticulé, bruyant. Avec les enfants qui ne voulaient pas manger les poivrons sur leurs brochettes, et qui se dénoncaient les uns les autres pour des betises forcément effectuées par quelqu'un qui n'était pas eux même.
Et puis comme dans toute soirée, il y a eu un "après repas".
Ce moment sans heure bien distincte, une fois la dégustation terminée, tandis que les taches de boissons renversées séchaient sur la table, que les odeurs de barbecue s'évaporaient doucement dans celle de l'odeur de l'herbe fraichement coupée et que le jour déclinait à l'horizon, tandis que les enfants courraient dans le noir, jouaient à cache-cache et criaient très fort, (tout à leur excitation de veiller tard).
De mon côté je suis restée attablée à "La table des grands".
Cette table c'est toute une histoire. Elle me faisait un peu rêver quand c'était moi l'enfant qui criait dans le jardin et qui dénonçait ses copains...Et même l'adolescente d'ailleurs...Parce que j'ai bien du attendre 15 ou 16 ans pour avoir enfin l'immense privilège de rejoindre ce cercle fermé, celui des grands, qui ont des discussions de grands, qui rient de choses de grands...Ce club de privilègiés.
La ou personne ne dit à personne d'aller se coucher parce qu'il est tard.
Hier soir donc, c'est tout naturellement que je suis restée assise là avec eux.
Forcément, aujourd'hui plus personne ne remets en cause mon statut de semi-adulte. Et meme si je ne suis pas encore encore une vraie "grande" dans leur esprit à tous, j'ai en tout cas gagné le droit avec l'âge, de rester et de participer à ce genre de moments.
J'étais donc là, emmitouflée dans une couverture, (l'air s'était vraiment rafraichi). Et, silencieuse, j'écoutais ces discussions d'adultes qui s'entremêlaient les unes aux autres sans réel lien, dans un léger brouhaha seulement troublé par les voix des enfants derrière dans le jardin et le chant de quelques insectes non identifiés.
Ca m'a toujours fasciné d'écouter une discussion d'adultes sans y participer.
Je me sens un peu comme cachée dans un sous-marin. A observer avec la petite lunette ce qui se passe en surface...J'aime regarder les mimiques de chacun, repérer celui qui tente à tout prix de raconter sa mésaventure mais que personne n'écoute vraiment. Repérer les moments de solitude, ceux de vanité, quand un tel essaie de se mettre en avant, et qu'un autre essaie de surenchérir parce que lui il a fait encore plus fort forcément...
J'étais donc là à les écouter parler d'achats de voiture, de tel modèle qui n'avait rien à voir avec un autre en terme de qualité, parler aussi des bals de leur jeunesse dans des petites villes de campagne, ou c'était quand même "bien différent des soirées des jeunes d'aujourd'hui", parler des souvenirs de la naissance des premiers enfants et de la difficulté à s'en occuper par la suite. De nos bêtises à nous cheres têtes blondes.
Bientôt l'ennui m'a gagné...
Ce n'était pas faute d'essayer, mais rien dans ces discussions n'éveillait vraiment mon intérêt, ne me donnait envie d'ajouter ma pierre à l'édifice ou de participer. Alors machinalement, j'ai laissé mon regard trainer sur la table d'à côté, celle des enfants, désertée depuis un petit moment.
Il y avait des morceaux de chips étalés un peu partout, un verre renversée et une copie un peu déchirée de l'histoire que ma petite soeur avait écrit la veille.
Petite soeur que j'entendais jouer en arrière fond avec les autres occupants de cette table. Je les entendais courir entre la cabane et le portique à balancoires, s'appeler par des prénoms imaginaires "Lola, Julie etc"...
Je me suis rendu compte que ce cercle d'adultes si fermé, que j'avais tant envié quand j'étais petite, n'avait en fin de compte rien de si enviable. Et qu'on s'amusait peut etre bien plus de l'autre côté de la table finalement.
Alors, j'ai fini par laisser ma couverture sur la chaise en plastique du salon de jardin, et j'ai passé le reste de la soirée avec des Lola et Julie imaginaires.
On s'est installés ensembles dans un coin, on s'est allongés et on a inventé des histoires de pays imaginaire dans lequel on entrait par un trou aussi minuscule qu'un ongle de petit doigt, on a chanté des chansons avec ma guitare, on a joué au roi du silence et à "Qui perds aura un gage"...
Finalement sur les coups d'1h du matin, tout les petits bouts ont fini par s'endormir à côté de moi.
J'avais ma petite soeur sur les genoux, dormant à point fermés en serrant fort 2 nounours contre elle, à côté d'elle deux autres petites filles dormaient tout aussi fort.
J'étais en train de m'émerveiller devant la douceur d'un sommeil d'enfant, la façon dont leurs paupières semblent se déposer doucement sur le haut de leurs petites pomettes comme un voile sur le tissu d'un rideau, quand les voix venant de la table des grands ont refait surface.
Eux ils n'avaient pas quitté leurs discussions de voitures, de "Tu sais ce qu'est devenu machin ?" et autres "Tu as entendu parler de un tel ?"
Et j'ai eu cette drole d'impression, ce noeud qui s'est comme coincé dans mon ventre...
Plus le temps passe et plus je me rends compte que je ne serais jamais comme ça...Je serais jamais une vraie grande à la table des grands.
Je ne serais jamais monsieur/madame tout le monde, qui part travailler le matin, rentre à 20h et dine devant le journal télévisé. Qui a une carte Leclerc, Champion ou Auchan, avec le même code que pour sa carte bancaire. Qui économise 5 ans pour acheter une voiture qu'elle paiera pendant 10 ans ensuite. Qui travaille pendant 30 ans pour la même boite et qui se marie avant d'en avoir 25.
Je ne peux pas, je ne m'en sens vraiment pas capable. J'ai essayé, j'ai fait semblant un temps parce que j'étais fière d'être enfin du côté des grands, d'avoir enfin franchi la frontière. Mais si je dois être honnête avec moi même, je ne peux pas.
Je me sens en décalage avec ce qui se trame autour de moi. Avec cette chose qu'on appelle grossièrement la maturité, "l'age de raison". Je n'arrive pas à l'expliquer, mais je sens ce truc à l'intérieur, qui brule, qui tourne et vire, qui se sent à l'étroit dans ce corps, à l'étroit dans cette petite ville, et qui m'en conjure de bouger, d'avancer avant d'exploser sur place. Qui me demande de ne pas devenir comme ça, même si ces grands, là je les aime quand même parce qu'ils sont ma famille.
Je veux d'une vie plus colorée, d'une vie d'ailleurs, d'une vie de partout. Et je m'en moque que ce soit niais, que ce type d'envies d'envies soit disséquée par des psychologues à deux francs cinquante qui cherchent à comprendre ce qui cloche chez les gens comme moi.
Ils voient ça comme des gens qui refusent leurs responsabilités, qui refusent de trouver leur voie et de l'emprunter les yeux fermés. Des gens qui fuient tout simplement.
Moi la seule chose que je vois clocher pour l'instant c'est ce décalage que je ressens chaque matin quand je prends le bus pour aller travailler. Quand je traverse ces rues trop familières, ces quartiers trop gris, quand je passe devant ces murs remplis d'affiches qui n'ont pas changé depuis 3 ans, quand j'enfile ce casque de standardiste un peu trop petit sur mes oreilles et que j'appelle les gens pour leur poser des questions sur leur nouvelle banque, leur rame de métro préférée, ou leur compagnie d'assurance.
J'ai la sensation que si je reste ici, que si je ne pars pas, je vais mourrir sur place.
J'ai besoin de passer mon temps à bouger, de découvrir des endroits radicalement différents. Je veux parcourir le monde, faire des rencontres. Laisser un peu de moi dans chaque endroit.
Je pense que c'est pour ça que je change aussi souvent de vie.
Que je recommence à zéro si souvent.
Avant je pensais que c'était en attendant de trouver ma voie.
J'ai compris il y a peu, que ma voie c'était peut être simplement ça. C'était qu'il n'y en avait pas qu'une.
Ce n'est pas parce que 90% de mon entourage suit une route que je dois emprunter la même.
Robert Frost a dit un jour " Deux routes s'offraient à moi, j'ai pris celle qu'on empruntait pas"
J'ai envie de faire comme lui.
Et j'ai envie de voir ma vie comme un éternel voyage, un éternel recommencement. Je ne sais pas si je cours après quelque chose, si un jour je trouverais ce fameux quelque chose et que du coup je me poserais définitivement quelque part, arretant de fuir ce que je fuis aujourd'hui avec tellement de force et de convictions.
Mais peut être que je ne fuis rien en fin de compte. Peut être que j'avance tout simplement. Qu'au lieu de faire comme tout ces gens qui se disent "J'aimerais bien" et enferment leurs rêves au placard parce que c'est trop difficile et bien j'essaie moi.
Ca ne fonctionne pas toujours, mais j'essaie...
* * *
Hier soir en tout cas, je me suis fait une promesse. Lorsque je l'aurais ma famille à moi. Lorsque j'aurais des enfants et qu'une soirée de ce type se profilera à l'horizon. Il n'y aura jamais de "table d'enfants ou de table d'adultes".
Il y aura une seule et unique table ou je mélangerais tout ce beau monde ensemble. Ou les discussions voitures et travail seront bannies.
En esperant que mes invités se rappellent qu'eux aussi ont été des enfants qui écrasaient leurs chips, renversaient leurs verres et serraient leur nounours en s'endormant.
Qu'eux aussi ils ont été des enfants lorgnant jalousement sur la table des grands.
Qu'eux aussi, ils ont été des enfants...


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