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(Ecouter No moment to spare)
Pierre avait de grands yeux bleus, marqués par de toutes petites rides d'expression sur les côtés.
Pendant longtemps après lui, chaque fois que dans un livre j'ai lu la description d'un personnage aux yeux "rieurs", ce sont indéniablement les siens qui me sont revenus à l'esprit...
* * *
J'avais 8 ans à l'époque depuis pas bien longtemps. Et presque plus de trous dans les dents.
C'était durant la semaine de vacances pour la toussaint, j'étais en CE2, et comme lors de chaques petites vacances, ma mère travaillait, alors avec mon frère on passait quelques jours au centre-aéré.
A l'époque, les vacances d'octobre ne duraient pas plus d'une petite semaine. Pas plus de 5 journées entières au centre donc. D'ordinaire ça me semblait déjà peu. Mais je crois que ça ne m'a jamais semblé aussi court que cette fois là.
Comme lors de chaque retour au centre, il y avait ces visages qu'on retrouve et ceux que l'on découvre parmi le groupe des 7/10 ans. Les copains qu'on revoit avec plaisir, mais aussi les petites teignes qu'on aurait préféré ne pas revoir. Je me souviens notemment de ce fameux Diederick qui m'avait lancé un gros caillou dans l'arrière de la tête durant l'été précédent. Occasionnant alors le seul et unique "trou dans la tête" de ma courte vie.
A l'époque c'était limite une blessure de guerre dont je me vantais à l'école depuis 2 mois ^^
Bon en réalité, ça n'avait rien été de plus qu'une minuscule ouverture de 2 milimètres sur 1,5 mais j'en parlais à qui voulait m'écouter comme d'une entaille par laquelle on avait pu entraperçevoir un os de ma tête qui était ressorti dans un bain de sang (j'avais le souci du détail ^^).
Diederick était là donc. Au côté de quelques autres visages familiers.
Et puis noyés dans la masse de visages connus, regroupés comme pour faire front, ils étaient là. Les "nouveaux"
Ce statut, ils ne le garderaient pas bien longtemps. Aux prochaines vacances, celles de Noël par exemple, ils seraient à leur tour du côté de ceux qui dévisagent la foule à la recherche de visages connus et de nouveaux visages.
Parmi eux, c'est un garçon aux cheveux très bruns au teint légèrement mat, avec des taches de rousseur et de grands yeux bleus qui a retenu mon attention. Ses yeux souriaient sans même qu'il n'ait besoin de sourire avec sa bouche. Ca m'a fait un petit pincement dans le ventre à un endroit pas bien déterminé. Peut être parce que parmi cette foule d'inconnus qui dévisageaient au choix le sol ou le ciel, c'était moi qu'il regardait.
Oh l'échange de regards n'a pas du durer plus de 3 secondes et demie ! Mais à tout juste 8 ans, tout juste remise du gros chagrin de ma grande histoire avec Jeremie le voisin d'à côté, j'étais de nouveau dans ma période "je tombe amoureuse comme on tombe d'une chaise".
Alors ces 3 petites secondes, ça m'a amplement suffit pour décider que j'étais amoureuse.
Pierre parlait tout doucement mais on l'écoutait d'avantage encore que ceux qui criaient. Il avait l'accent du sud. Quand il racontait quelque chose on aurait dit qu'il récitait un passage de "La gloire de mon père".
Après la petite réunion de début de séjour qui marquait chaque nouvelle semaine au centre, la liste des activités était affichée sur un grand tableau blanc. Il n'y avait plus alors qu'à se lever, attendre son tour et aller s'inscrire en notant au marqueur son nom dans la colonne adaptée.
Sans Pierre j'aurais probablement choisi l'activité arts-plastiques ou l'activité cuisine ce jour là. Deux activités très demandées et toujours rapidement prises d'assaut.
Je me serais probablement glissée dès que possible dans la file pour être certaine d'avoir une place.
Mais ce matin là, volontairement j'ai pris mon temps pour me relever, j'ai attendu qu'il s'avance dans la file et je me suis mise derrière lui.
Il a choisi "Atelier bois". Un atelier que je n'avais jamais choisi auparavant. Pas vraiment par manque d'intérêt pour la chose, mais plutôt par intérêt plus prononcé pour les autres activités proposées.
Il m'a tendu le marqueur et je me suis inscrite juste à sa suite dans la liste.
L'atelier bois consistait en l'élaboration de petits sujets de notre choix. Il y avait différents modèles, des avions, des papillons, des étoiles. Il nous suffisait d'attraper une grande planche en bois, de dessiner la forme choisie en décalquant le modèle et de découper ensuite la planche via une machine dont le nom m'échappe, en tournant au fur et a mesure notre oeuvre pour que la machine en découpe chaque contour, chaque relief.
Par mesure de sécurité il fallait être deux pendant la découpe, pour éviter de se prendre des copeaux de bois dans les yeux. Le premier tenait donc la planche fermement contre la table, pendant que l'autre la faisait tourner pour détourer la forme choisie.
Lorsque mon tour est venu de découper mon objet, c'est Pierre (qui venait de faire découper le sien), qui s'est retrouvé à devoir tenir ma planche fermement pour ne pas qu'elle se décolle.
Je crois que sa présence n'est probablement pas étrangere au fait que chez moi, au grenier, aujourd'hui encore on peut trouver dans mes vestiges d'enfance un papillon au découpage imprécis...aux côtés complètement morcelés, un peu à la manière d'un timbre poste.
Je me souviens avoir passé une partie de la matinée ensuite à rigoler avec lui. On s'amusait à se souffler de la sciure de bois au visage.
Durant toute la semaine qui a suivi, je me suis retrouvée avec lui pour chaque activité. On passait l'essentiel de notre temps ensembles. Le midi au refectoire il mangeait toujours à ma table, il m'attendait pour choisir une activité et on décidait ensemble de ce qu'on allait faire. Le midi pendant l'heure qui séparait le repas et la reprise des activités on explorait le centre. Un bout de bois dans chaque main pour s'en servir de canne et éviter de se faire attaquer par des serpents "vénimeux" (^^). On attrapait des tétards dans l'étang qui longeait le complexe, on vérifiait si l'enclos qui entourait les animaux était réellement éléctrifié (et il l'était :s). On discutait de sujets primordiaux à cet âge là : dessins-animés, psychopate caché dans les bois du centre, et autres"Ca ferait quoi si on volait un des oeufs que les poules sont en train de couver pour le ramener chez nous ? Une omelette ou un poussin ?".
Lundi, mardi, mercredi, jeudi ont bien vite été derrière nous...
Sans vraiment s'en rendre compte, et tout en ayant l'impression d'avoir fait des centaines de choses et de se connaître depuis dix ans (bien que je n'en ai que 8 et lui 9 ^^), vendredi était là. Le dernier jour de centre-aéré, de vacances, mais aussi le dernier jour de "se voir".
A l'époque pas d'internet, pas de mails ou d'msn pour garder le contact. A 8 ans vous pouviez vivre dans la même ville que quelqu'un sans ne plus jamais entrer en contact avec lui.
Ecrire des lettres ça ne nous est même pas venu à l'idée...
De toute façon, entre enfants du centre, on se disait simplement "A la prochaine fois ! Aux prochaines vacances ! ". Sans savoir qui serait vraiment là, qui reviendrait, qui ne serait pas de la partie juste pour la prochaine fois, ou qui ne reviendrait plus du tout pour une raison ou une autre.
Lorsque quelqu'un ne venait plus, un peu ingrats, on finissait pas l'oublier. Entre temps de nouveaux copains étaient venus le remplacer.
Cet après-midi là. Ce dernier jour de vacances, il n'y avait pas de choix multiple d'activité. C'était grand jeu de loi pour tout le monde. Le genre de "grands-jeux" que je détestais. Et lui aussi apparement.
La seule façon d'etre exempté de jeu c'était de ne pas pouvoir pratiquer de sport, de ne pas pouvoir courir (il y avait par exemple une fille asmathique parmi nous qui était dispensée de certaines activités) ou bien d'être malade.
Comme ni Pierre ni moi ne pouvions simuler d'asthme, il s'est avéré par un énorme hasard que cet après-midi là j'ai été prise d'un mal de ventre persistant, tandis que sa tête à lui le faisait malheureusement souffrir.
Avec un garçon qui s'était ouvert le pied ce matin là et la fille asthmatique on a donc eu le droit de couper au grand jeu. Une animatrice était dépêchée pour nous surveiller pendant les 2 heures qui nous séparaient du gouter collectif.
Tous ensembles on est donc montés dans la petite bibliothèque du centre qui était également une salle de repos et une salle d'arts-plastiques.
Aux murs il y avait de nombreux dessins réalisés pour nos prédecesseurs ou nos contemporains. Sur des étagères à l'entrée de la pièce étaient entreposés en vrac pochoirs, grands pots de peinture de couleurs variées, éponges imbibées et multicolores, papier crépon, rouleaux de métal, brosses à dents, et autres merveilles.
Au milieu de la pièce il y avait 2 tables en forme de fleurs. Une rouge et une verte.
Au fond, près de la fenêtre, deux étagères à nouveau, remplies de livres et de revues cette fois, et dans le renfoncement d'une de ces étagères, un espace de lecture agrémenté de poufs, d'un grand tapis et de coussins aux formes variées (carré, rond, triangle, coeur, étoile...)
L'animatrice pas forcément dupe de notre manège à Pierre et moi, nous a tous un peu laissé libres de nos activités. Elle s'est assise à l'une des tables avec la fille asthmatique et elles ont fait du collage de gomettes et de la peinture une bonne partie de l'après-midi. Pendant ce temps là, le garçon blessé au pied s'entrainait au yoyo ou au diabolo, je ne m'en souviens pas précisément.
Ce dont je me souviens parfaitement par contre, c'est Pierre et moi, allongés sur le dos sur le tapis du renfoncement bibliothèque. Un pouf chacun sous la tête. Lisant de vieux numéros de d'Astrapi et se battant régulièrement à coup de coussins en forme de ronds ou d'étoiles.
C'était un de ces après-midi d'automne ou il ne fait ni vraiment beau, ni vraiment mauvais. Le ciel se partageait entre soleil et gris. Entre averses et acalmies. Ce qui conférait à la pièce une sorte d'atmosphère particulière, un peu sombre sans vraiment l'être.
C'est la couleur de la pièce dont je me rappelle le mieux c'est drôle...Le jaune qui traversait les nuages épais et venait se déposer en rayons sur le parquet, les vitres tachetées de gouttes... Et Pierre et moi qui lisions, discutions, nous battions.
Moi qui volontairement lui envoyait chaque fois le coussin en forme de coeur, comme pour essayer de faire passer un message de façon très "subtile" ^^
Il y a eu ce court instant, suspendu dans le temps. Au mieu d'une de ces batailles de coussin qui ont émaillé l'après-midi. On était allongés tous les deux face à face, sur le côté, nos visages respectifs cachés et séparés par un coussin qu'on levait à intervalles réguliers juste pour "regarder" l'autre et se marrer. Préparant secrètement notre prochain assaut dans les meilleures conditions...
Il y a eu cet instant ou le coussin est resté levé un peu plus longtemps que les autres fois, ou nos visages étaient si proches que j'ai eu envie d'oser quelque chose. Ou j'ai eu l'impression en regardant ses yeux rieurs qui riaient un peu moins que d'habitude, que lui aussi avait envie d'oser quelque chose.
Cet instant ou il ne s'est rien passé finalement.
Rien d'autre que cette impression et que cette envie restée en suspens...
Après quelques secondes d'hésitation il a détourné le regard et a attrapé le coussin qui était derrière lui pour me l'envoyer dans le ventre.
La bataille reprenait de plus belle.
L'après-midi a filé à une vitesse frisant celle de la lumière...
Et comme tous les plus beaux moments ont une fin. Celui ci n'a pas coupé à la règle.
En fin d'après-midi, il a fallu rejoindre le reste du groupe. Prendre le gouter, se mêler aux autres. Et puis monter dans nos bus respectifs en se disant tout juste au revoir. Rien d'autre qu'un banal "A bientôt ! Aux vacances de noël !"
Rien de fort, de marquant...Rien qui ne soit "à la hauteur" de cet au revoir selon moi.
Mais je n'avais pas osé plus.
Lorsque mon bus est arrivé devant l'école-relais ou les parents venaient nous chercher, l'animatrice qui était avec nous a annoncé à ma mère que j'avais été un peu malade. Que j'avais mal au ventre.
Et à cet instant précis, ce n'était même plus un mensonge...
* * *
Comme toujours, l'école a repris ses droits. Et comme toujours je n'ai pas eu de nouvelles des "copains du centre" jusqu'aux vacances suivantes (excepté bien sur pour ceux qui allaient dans la même école que moi).
Les vacances de noël ont semblé mettre une éternité à arriver. Et cette année là je n'attendais pas juste les cadeaux et le réveillon.
Aux vacances suivantes, j'attendais Pierre.
Mais Pierre n'était pas là.
Il ne s'est pas montré des vacances.
Pas plus qu'aux vacances de février l'année suivante ni à toutes celles qui ont suivi après ça.
Chaque fois, le premier jour de centre, je guettais pendant la réunion de début de séjour parmi les bribes de discussion un accent chantant, une voix douce et posée. Je cherchais du regard des yeux rieurs, un teint mat ou des cheveux bruns.
Mais il n'y était jamais. Et je ne l'ai jamais revu.
Je mentirais en disant que pour lui ça a été différent, et que je ne l'ai pas plus oublié que tous ceux qui ne revenaient pas.
J'avais 8 ans, et comme le font souvent les enfants, je suis passée à autre chose. Je me suis fait de nouveaux amis, de nouveaux "amoureux de centre-aéré", (même si la finalement, ça avait été autre chose que ça) et en dehors du petit espoir du "premier jour" qui persistait à chaque fois, je n'y ai plus trop pensé à ce Pierre
* * *
Et puis...L'autre jour, en ville, en sortant du bus, j'ai eu l'impression de l'apperçevoir.
Ce n'était peut être qu'une impression, ce sont peut être juste ces yeux bleus marqués de deux petites rides d'expression qui m'ont fait douter. Ces cheveux bruns et ce teint mat aussi.
Peut être que ce n'était rien d'autre qu'un inconnu, qu'une furtive ressemblance. Mais pendant le bref instant ou son regard a croisé le mien (probablement par curiosité de se voir ainsi dévisagé ) j'ai ressenti à peu de chose prêt la même chose que ce lundi matin d'octobre lors de la réunion de début de séjour, lorsque je l'avais aperçu pour la première fois.
Tout est remonté d'un coup et je me suis sentie vraiment drôle pendant un moment...
Puis le jeune homme en question est monté dans le bus dont je venais de descendre, et il a disparu.
Un peu comme la dernière fois... Même si je ne saurais probablement jamais si c'était vraiment lui...
Je me dis que parfois la vie est une succession de rendez vous manqués.
Et je me dis aussi que par cet après-midi d'octobre 1994, dans la bibliothèque du centre-aéré, entre coussins et chamailleries, j'aurais peut être du oser, tout simplement.